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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 09:53

Il y a quelques semaines, un article dans Le Monde a attiré notre attention. Il était consacré aux réflexions d’un vigneron de Bourgogne, Philippe Pacalet au sujet de la vigne. Ce confrère que nous ne connaissons pas en était arrivé aux mêmes conclusions que nous sur l’état de « dégénérescence » des vignes modernes.

Il suggérait la nécessité de réintroduire des phases de reproduction sexuée dans la culture de la vigne car selon lui, cette étape autrefois réalisée par les moines pour sélectionner de nouvelles variétés a disparu à la révolution française.

C’est simple, construit et logique.

D’où l’idée de repartir du pépin. Evidemment, quand on replante une graine de raisin, on n’a aucune chance de retrouver les caractéristiques du parent ou des parents. Le brassage génétique fait son œuvre et c’est la magie du vivant.

Philippe Pacalet donne une organisation chronologique à une évolution que nous avions sentie tout en ayant une théorie historiquement moins élaborée.


Pour la première fois dans l’histoire de la viticulture, on a figé les gènes des cépages qui qualitativement donnent satisfaction. Avec les AOC, on a ensuite scellé dans le marbre ces cépages. Et comme toujours, on a pensé qu’en les multipliant de manière végétative par bouturage sur les siècles, les choses pourraient continuer dans la bonne humeur.

Même la surmultiplication avec l’arrivée des clones n’a questionné personne.

Une chose qui marche, marche pour toujours ; tout le monde le sait…

Et il nous a semblé que les pratiques modernes et destructrices étaient une explication malgré tout un peu courte pour expliquer l’explosion des pathologies actuelles que subit la vigne ; même si on ne doit pas nier leur rôle déterminant et agressif sur l’état d’affaiblissement des vignes actuelles.

La nature ne connait pas le bouturage, c’est une pratique que l’homme a trouvé pour conserver la génétique d’individus qualitativement intéressants.

Souvenons-nous de Dolly le mouton cloné, qui en fait avait en naissant l’âge de son « parent » génétique.

Le brassage des gènes est une nécessité pour la survie d’une espèce. Bien-sûr, cela contrarie nos pratiques mais il ne faut pas oublier les fondamentaux.

Pourtant, dans une réponse, tout ce que la viticulture bordelaise compte de « chercheurs » a amené une critique cinglante aux propos de Philippe Pacalet.

Tous ces gens, tentent d’expliquer que les viroses sont provoquées par des virus, le phylloxéra est un fléau toujours présent qui impose le greffage,…
Et avec une certaine condescendance, ils renvoient leur opposant désigné à ses vignes.

Que dire sinon que de tels propos sont affligeants ?

Pacalet, le vigneron, lançait une réflexion en prenant de la hauteur et du recul sur la situation de la vigne alors que ses détracteurs, les penseurs et les chercheurs en sont restés au ras du sol, dans une certitude qui me dérange profondément.

Finalement, il n’y a rien de bien surprenant à cela. Mon quotidien de vigneronne biodynamique est fait de reproches récurrents de la part de gens qui refusent ce qui diffère des idées qu’ils ont reçues à l’école.

Il y a les Ayatollah du réchauffement climatique qui n’envisagent même pas d’écouter une autre théorie que celle des gaz à effet de serre. Sûrs qu’ils sont de leurs idées, ils seraient prêts à détruire tous ceux qui émettent d’autres hypothèses sans même les avoir écoutées.

Enfin, en écrivant ces lignes dans la douleur de mes poignets, je me souviens qu’il y a quelques années j’ai été opérée du syndrome du canal carpien des deux côtés et aussi d’un coude. J’étais jeune, naïve et confiante.

Effectivement, quand les gens ont mal au poignet, on ouvre le poignet et on charcute tant bien que mal. Et on fait de même à des milliers voire des millions de gens sans se rendre compte de l’inflation vertigineuse du nombre de cas en peu d’années et surtout pas en se demandant si la cause du mal est bien dans le poignet et pas à tout autre endroit du corps ou de l’esprit. On n’envisage pas de cause externe et de notre quotidien, tels que les produits chimiques, pesticides ou autres, le téflon de nos poêles, le parabène des emballages,…Que sais-je encore.

Pour en revenir à la vigne, il y a pleins de gens qui vont passer leur vie à décrire avec précision des maladies nouvelles ou anciennes, vont élaborer des stratégies de plus en plus lourdes car de moins en moins efficaces pour les « combattre »,…

Mais ils ne prendront jamais la peine de se demander pourquoi on en est arrivé là.

A la question « pourquoi le phylloxéra ?, ils répondront en citant la date d’arrivée de l’insecte par bateau ; on aura peut-être même le nom du bateau. Mais ils ne chercheront jamais à savoir pourquoi la vigne a croisé la route d’un tel « pathogène » à ce moment-là et pas 500 ans plus tôt ou 100 ans plus tard.

Plus récemment, il nous est arrivé la flavescence dorée, bombe atomique viticole dégoupillée. On vous dira où les premiers foyers sont apparus. On fera des jolies cartes d’évolution de la maladie et de féroces programmes de traitement sous contrôle de l’état et de ses agents zélés.

Mais on ne fera aucun lien avec les pratiques qui ont diamétralement changé dans les dernières décennies.

On a tout simplement oublié que le vivant, ce n’est pas une machine. C’est une organisation complexe et subtile et qui possède ce caractère fabuleux qui le différentie du mort.

Quand je travaillais en biscuiterie, les farines issues de blés dégermés, changeaient au printemps et il fallait en tenir compte et adapter les pratiques pour perpétuer la qualité des gâteaux.

A priori, une farine est un produit inerte, mort mais il n’en est rien. Les molécules qui la composent peuvent « ressentir » l’arrivée du printemps, période où normalement le blé monte en épi et se transforme profondément.

Par contre, chauffée la farine perd son caractère vivant et devient une simple matière alors qu’elle semble être la même. C’est la magie du vivant !

Bravo à Philippe Pacalet d’avoir ouvert le débat.

Pour nous, il était acquis que la vigne est génétiquement en bout de course. Les solutions à mettre en œuvre ne sont à envisager que sur plusieurs décennies. Et il est plus aisé de commenter ce qui se passe plutôt que de travailler à régler le problème en le reprenant depuis sa base.

C’est la vie de nos vignobles qui est en jeu.

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le blog de Corinne Comme

En créant ce blog,  je souhaite faire partager une certaine approche de notre métier de vigneron afin de réhabiliter le mot « paysan ». Au-delà de son rôle dans la production de denrées alimentaires, il doit aussi être le gardien d’un savoir ancestral et faire le lien entre la nature, les animaux et l’humanité. Il est l’observateur et le garant des grands équilibres de la vie. C’est une tache prenante et passionnante qui s’accompagne de joies, de peines et de moments de doutes.

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