Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 08:34

Chaque fois que nous nous déplaçons dans la région, nous passons devant sans la voir ou presque. Pourtant, elle est inscrite dans notre histoire familiale et elle nous raconte encore des histoires sur des époques passées.

Je veux parler de la cave coopérative de La Roquille, petit village entre Sainte-Foy et Margueron.


Si elle fait partie de notre famille, ce n’est pas pour y avoir porté de la vendange à un moment ou à un autre. Le grand-père détestait les caves coopératives. Plus jeune, alors qu’il était métayer dans un autre petit domaine, il avait expérimenté de l’intérieur ce moyen de produire du vin et cela lui avait forgé une opinion qu’il a gardée jusqu’à sa mort.

Par contre, mon beau-père, Yves a travaillé dans cette cave de La Roquille depuis les années 60 jusqu’au début des années 80.

La jeunesse de Jean-Michel et la cave sont donc liées, même si comme son grand-père, il n’aime pas lui non plus les caves coopératives !

Mon but n’est pas de faire un sujet partisan sur ce sujet même si moi aussi,…

La cave témoigne encore aujourd’hui d’une époque révolue qu’il est intéressant de raconter.

C’était une petite cave avec 21000 hl de capacité de stockage et vinifiant environ 10 à 12000 hl par an. Comme beaucoup de ses congénères, elle avait été fondée dans les années 30.

La vendange y arrivait par douils en bois. Les douils étaient des petits cuvons en bois ouverts sur le dessus et qui comprenaient deux accroches sur le côté pour pouvoir les lever avec un palomier et un palan. Une fois  pleins, chacun pesait entre 700 et 800 kg c'est-à-dire qu’ils contenaient 5 hl de vin environ.

A l’époque, la machine à vendanger n’existait pas. Donc toute la récolte était mise à la main dans des douils. Sauf pour quelques cas particuliers, l’essentiel des exploitations étaient encore polyvalentes. Les vignes côtoyaient les céréales et bien souvent les vaches. On était encore dans l’agriculture et pas vraiment dans la viticulture.

Puis, les douils s’en allaient par tracteur et remorque jusqu’à la cave coopérative ou alors jusqu’à des petits quais de transit répartis dans la campagne.


Avec un palan manuel à chaine et une grosse potence, les douils étaient déchargés et laissés sur le quai. Un bon laissé sur chacun d’eux servait à en donner la provenance.

Là, les douils attendaient sous le soleil ou la pluie jusqu’à l’arrivée du camion de collecte.


Les communes alentours étaient réparties en deux tournées pour 2 camions.
Yves conduisait le camion desservant entre autres Margueron. Toute la journée jusqu’à tard le soir, le camion tournait dans la campagne. Il récupérait les douils sur les quais et les transportait jusqu’à la cave à raison de 10 douils par voyage.

Alors qu’ils étaient jeunes enfants, Jean-Michel et son frère attendaient le coup de klaxon de leur père avant d’aller se coucher ou depuis leur lit.

Les camions ne fonctionnant que quelques jours ou semaines par an, il était difficile d’en avoir de très récents. Les choses se sont améliorées vers la fin mais pendant longtemps sur les petites routes, il fallait forcer pour tourner un volant dépourvu d’assistance. Dans la pénombre de la nuit, le seul point d’éclairage était un modeste phare de travail à l’arrière du camion. Les chaussures de sécurité, les barrières anti-chutes n’existaient pas.

A la cave, c’était beaucoup plus moderne. Les remorques à tracteur ou les camions passaient sous un pont levant électrique. Il suffisait d’appuyer sur un bouton pour voir deux douils s’élever. Il fallait quand même ensuite les pousser à la main sur un réseau de rails suspendus selon le même principe que les carcasses dans les abattoirs.


Au début, les douils étaient retournés à la force des bras. Cela avait valu à Yves une opération de hernies.


Puis, un vide-douil avait été installé, rendant le travail (un peu) plus facile.

A l’arrivée en cave, un prélèvement était effectué dans les douils. Il s’agissait simplement d’estimer la concentration avec un densimètre. Certains lots étaient payés en fonction du degré. Il est même arrivé de trouver du sucre cristallisé blanc, non fondu dans des douils. Preuve que certains s’inquiétaient quand même du degré de leur vendange !

Aucune sélection parcellaire ni aucun planning de vendange n’étaient établis au préalable. Chacun vendangeait à son rythme, selon son bon plaisir.

Les raisins blancs passaient dans un égouttoir avant de rejoindre les fameux pressoirs continus  dont un PERA, que l’on rencontrait dans toutes les caves ou presque.

Rouges et blancs fermentaient dans une cuverie en béton sur plusieurs niveaux selon le principe commun à toutes les caves.

Le contrôle des températures n’existait pas. Il fallait faire au mieux pour tout.

Le décuvage était lui-aussi manuel avec des équipes comme on n’en rencontre plus maintenant. 

Les pressoirs continus reprenaient du service pour les rouges.

La commercialisation se faisait surtout en vrac, mais il y avait un peu de mise en bouteilles sur place par un procédé très manuel.

L’étiquetage était lui aussi plus ou moins manuel et donc très artisanal.

Plusieurs fois par semaine, Yves livraient les bars de Sainte-Foy en vin de table en vrac. Il livrait ainsi 8 bistrots. Certains étaient à peine plus grands qu’une salle de bain mais ils voyaient passer jusqu’à 16 demi-barriques par semaine, soit 2400 litres par semaine !

Depuis, ces bars ont tous disparu l’un après l’autre.

Avec l’arrivée des machines à vendanger au début des années 80, la cave s’est retrouvée face à un choix d’avenir. Il fallait faire évoluer les installations pour recevoir de la vendange machine. Après âpres discussions entre coopérateurs, il a été décidé un rapprochement avec la cave voisine des Lèves. Cette dernière n’a pas arrêté de grossir pour vinifier maintenant environ 100000 hl par an dans des installations modernes où la productivité est telle que quelques personnes suffisent pour assurer les vinifications, les décuvages,…

La cave de La Roquille nous offre donc un témoignage d’une époque pas si éloignée que cela. En faisant cet arrêt sur image de 25 ans, on mesure le chemin parcouru depuis.

Les conditions de travail ont bien changé autant dans la pénibilité que dans la prévention des risques.

L’approche du produit est plus ambigüe. D’une part, on est passé d’une conception artisanale très manuelle à une vision plus industrielle de la vigne et du vin. Mais d’un autre côté, les moyens techniques mis à disposition n’ont plus rien à voir. Maintenant, tout est beaucoup mieux maîtrisé. L’ordinateur est partout, les machines à chaud ou à froid ont été généralisées, les pressoirs continus ont disparu du paysage (du moins je l’espère), les mise en bouteilles se font avec des chaines automatisées,…

Les exploitations se sont spécialisées et ont grandi. Ceux qui font de la vigne n’ont en général plus d’animaux. On ne parle plus de ferme mais bien d’exploitation viticole.


Les gens sont-ils plus heureux pour autant maintenant ? C’est un vaste débat auquel je ne souhaite pas prendre part.

Tout comme pour les gens, les caves naissent, grandissent et meurent. Ainsi va la vie.

 

Partager cet article

Repost 0
Corinne Comme - dans Divers
commenter cet article

commentaires

le blog de Corinne Comme

En créant ce blog,  je souhaite faire partager une certaine approche de notre métier de vigneron afin de réhabiliter le mot « paysan ». Au-delà de son rôle dans la production de denrées alimentaires, il doit aussi être le gardien d’un savoir ancestral et faire le lien entre la nature, les animaux et l’humanité. Il est l’observateur et le garant des grands équilibres de la vie. C’est une tache prenante et passionnante qui s’accompagne de joies, de peines et de moments de doutes.

Recherche