Depuis quelques mois, j’ai pris l’habitude de me confier sur
ce modeste blog. Mais peu de lecteurs me connaissent. Aussi, je voudrais vous donner quelques précisions sur mon parcours et ce qui explique pourquoi j’ai si mal finie………en devenant
vigneronne.
Je suis issue d’un drôle de mélange puisque mon père était pied-noir et que ma mère est bretonne. Je suis née à Oran, en Algérie en
1965, car mon père, qui était le meilleur des hommes avait pu rester en Algérie après l’indépendance. Il dirigeait une société de transport à travers le Sahara (la Transsaharienne).
Il m’a souvent parlé de l’épopée que constituait alors la traversée du désert, sans GPS, sans assistance avec seulement un sens inné de l’orientation pour les chauffeurs et le génie du mécanicien qui
l’accompagnait toujours. Sans ces qualités, c’était une mort certaine qui guettait à chaque trajet. Quelle rigolade le Paris-Dakar avec ses «aventuriers» surprotégés !
Sa bonté, son respect envers ses salariés lui avaient sauvé la vie lors des rafles de 62 et le gouvernement algérien, en manque de
cadres, lui avait demandé de rester après l’indépendance.
Ne pouvant envisager d’autre terre que la terre rouge d’Algérie, il avait accepté. Ma naissance et la pression de ma maman lui firent
quitter ses racines pour gagner d’abord Bordeaux puis Sainte Foy la Grande.
Je n’ai aucun souvenir de l’Algérie puisque mes parents sont rentrés en France alors que j’avais 15 jours, mais je pense avoir vécu
par « procuration », une grande partie de ma vie le déracinement et le manque de la terre de mes ancêtres.
C’est peut-être aussi pourquoi je voue actuellement autant d’amour à la terre qui a bien voulu m’adopter, celle de Margueron.
Cet attachement est aussi le reflet de mon amour pour Jean-Michel, que j’ai connu au lycée de Sainte Foy, mon amour de jeunesse, qui a
été mon soutien tout au long de ma vie.
Après mes études supérieures en agro-alimentaire, toute pleine de mon récent « savoir » et pleine d’illusion, j’ai
connu plusieurs expériences professionnelles en France, dans le domaine de la viande et de la biscuiterie industrielle. Puis, un jour, réalisant que je risquais la prison pour les pratiques
douteuses que je mettais en oeuvre, j’ai démissionné. Ce fut ma première prise de conscience douloureuse sur le fait que ce que j’avais appris à l’école avait des limites au moins morales et que
si la technique permettait beaucoup de choses, le respect en interdisait d’autres.
Depuis toute petite, mon rêve était de produire et j’aurais été très malheureuse de travailler dans le secteur tertiaire (je me sens
toujours punie quand je dois saisir la compta).
Je trouve qu’il y a quelque chose de magique dans le fait de se retourner le soir et de voir le travail accompli.
D’ailleurs Jean-Michel et moi avions le rêve de nous installer un jour comme vignerons en appellation Corbières (à Cucugnan dans
l’Aude dont nous étions tombés amoureux).
Mes rapports avec le vignoble ont tout d’abord été ambigus ; en effet, la vigne était souvent ma rivale dans le cœur de
Jean-Michel et j’ai souvent pesté quand, lors des brefs week-ends que nous passions ensemble, il était obligé d’aller aider ses parents sur l’exploitation familiale.
Il faut dire que son grand-père, patriarche italien et ma belle-mère qui s’occupait alors de l’exploitation avaient tous deux des
« caractères forts ».A posteriori, je comprends maintenant que les compromis sont difficiles avec la nature et que sur beaucoup de points, ils avaient raison même si sur la forme, ils
avaient du mal à accepter l’aide d’une « fille de la ville ».
Les naissances de Thomas en 90 et de Laure en 92 n’ont donné l’occasion de me rapprocher de cette vie. En effet, ayant du mal à
prendre du poids, le médecin m’avait envoyé en fin de grossesse en « stage de prise de poids » dans ma belle-famille. Les soupes de poules farcies de mamie, les confits de ma
belle-mère m’avaient effectivement permis de me remplumer et de mettre au monde de splendides bébés (tout le monde pense avoir les plus beaux bébés du monde).
Parmi les plaisirs simples de cette époque, il y a la crème Jock que ma belle-mère me préparait dans un plat très large pour avoir
beaucoup de « peau ». J’adore la peau de la crème Jock !!!!
J’ai aussi pu connaître le marché du lundi de Miramont de Guyenne où il vaut mieux avoir une bonne connaissance de l’italien pour s’y
sentir bien.
En même temps, je vivais au rythme de l’exploitation. Je comprenais alors les contraintes de cette vie, ses incertitudes mais aussi la
joie de voir arriver les récoltes et le bonheur de consommer des fruits et légumes tout juste cueillis, des poulets ou des lapins nourris sainement,…
Après quelques années d’un bonheur simple pour profiter d’une famille agrandie d’une génération, est arrivée 1997, l’année
maudite.
Il y a eu surtout le décès prématuré de ma belle-mère, suite à un cancer. Puis l’annonce
que mon beau père aussi était atteint…..
Toute la famille était en grande dépression, sans repère. Mais la vigne poussait. J’ai alors trouvé un exutoire à toute cette
tristesse en la reprenant en main. 1997 furent mes premières vendanges, seule dans un chai, qui était très précaire….
J’aurai certes mille fois préféré que cette transition se fasse en douceur mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille.
Comme les autres héritiers n’étaient pas intéressés par la vigne, Jean-Michel et moi avons choisi de reprendre cette exploitation,
fruit d’une vie de dur labeur pour les grands parents.
Les premières années furent plus que difficiles financièrement et j’ai appris alors à compter tous les sous et à travailler dur
physiquement.
Enfin est arrivée la plus grande récompense : mon nom sur la première bouteille (un blanc sec 1998). Jean-Michel et moi avons
beaucoup pleuré, sachant les sacrifices et le bonheur que cela représentait pour nous et les générations passées. Depuis chaque première bouteille sortie des chaînes est conservée en mémoire des
personnes disparues.
En même temps, et en vieillissant, nous avons évolué intellectuellement. Nous nous sommes rendus compte que tout était bien plus
subtil et complexe que ce que nous avions appris et que tout était lié. Je vous parlerai un jour de la toile d’araignée…..
La biodynamie s’est alors imposée à nous. Puisque enfin nous étions chez nous, autant suivre ce qui nous semblait le plus
épanouissant ! La transition était facile car Papy, qui avait eu toujours son mot à dire, était à la fois radin et doté de la sensibilité vis-à-vis des choses de la nature. Aussi, les
désherbants et produits chimiques de synthèse étaient proscrits à Margueron.
Notre travail quotidien est avant tout en hommage à ceux qui nous ont précédés. J’espère que nous serons dignes de cet héritage. Le
chemin parcouru est immense pour nous, marqué par des plantations, la construction de nouveaux bâtiments, le doublement des densités… Je souhaite surtout que notre mode de vie à part n’a pas trop
pesé sur nos enfants, qui jusqu’à maintenant nous ont suivis tous les week-ends et toutes les vacances dans cette aventure prenante mais excitante.